Pourquoi la situation en Côte d'Ivoire m'a laissé — et continue de me laisser — perplexe

Publié le par Batiste

L'exercice est assez périlleux mais j'avais envie de m'exprimer sur ce sujet, quitte à m'aventurer sur un terrain qui m'est totalement inconnu... La seule chose que je risque en le faisant, c'est de perdre une crédibilité que je n'aurais de toute façon pas la prétention de m'attribuer. Bref, autant me lancer. Que le lecteur scandalisé par mes propos — ou plutôt par les questions que je soulève, car je n'irai guère plus loin — fasse preuve d'indulgence : je ne fais qu'exprimer des impressions, que j'admets pouvoir être erronées. Surtout, qu'il n'hésite pas à me reprendre si je me trompe.

 

Une élection truquée, certes... mais pas comme les autres

 

Cela fait un moment que je m'interroge sur ce qui se passe (réellement) en Côte d'Ivoire. J'avoue n'avoir suivi l'actualité que de très loin et, finalement, ne pas savoir grand chose de ce pays. J'ai cru comprendre que son ancien président était un quasi-dictateur, qui a refusé d'admettre avoir été battu lors des dernières élections présidentielles, et ce malgré la pression de la « communauté internationale » (excusez-moi du peu) et les vélléités de son opposant, le gentil de l'histoire. Lui, tous ou presque l'ont reconnu vainqueur, malgré les ambigüités du scrutin. En fait, bien que tout le monde paraisse l'avoir vite oublié, il me semble que nous n'avons absolument aucune certitude quant au véritable résultat de ces élections. Ou plutôt disons que, dans toute la mauvaise foi qui me caractérise, j'ai le sentiment qu'on ne m'a fourni à aucun moment une information fiable, qui permette de confirmer indiscutablement la victoire de l'opposant.

 

L'affaire m'a parue louche dès l'annonce du score des élections. Le fait que Ouattara ait été déclaré gagnant avant que les résultats officiels ne soient tombés et l'empressement de la « communauté internationale » à le proclamer vainqueur de l'élection, le parti-pris unanime des journalistes pour le présenter comme le grand défenseur suprême de la démocratie... Tout ceci ne me disait rien qui vaille. Car après tout, quelles garanties avons-nous que le résultat des élections n'a pas été trafiqué ? Comme souvent en Afrique, aucune... Pourquoi a-t-on estimé tout à coup que cette élection-là justifiait une intervention militaire ? Quels sont les critères permettant de définir si le résultat d'une élection truquée est acceptable ou ne l'est pas ? Quelle est la légitimité des gens qui prennent ce genre de décision ? Quelles sont leurs motivations ? Et pour finir, comment expliquer la géométrie variable des indignations face aux fraudes électorales ?

 

Le point de vue atypique de Mélenchon

 

Je ne suis évidemment pas en mesure de fournir le moindre élément de réponse à ces questions. Toutefois, je profite du fait que Jean-Luc Mélenchon ait évoqué ce sujet sur son blog pour en faire de même. Je reproduis quelques lignes de son blog, puis je continue de creuser un peu la question. Selon Mélenchon « depuis le début ,Laurent Gbagbo est l’homme à abattre pour les concessionnaires français qu’il a menacé dans leurs intérêts un temps même s’il les a bien cajolé ensuite. Cela n’excuse rien, mais cela explique tout ».

 

Et plus loin : « Valider les mensonges des bourreurs d’urnes d’Alassane Ouattara  revenait à prendre partie dans une guerre civile. Elle dure depuis 2003. La raconter obligerait à un récit qui prendrait trop de place. Aucune page n’y valut mieux que la précédente. Mais aucune ne correspond au récit simpliste de la lutte entre gentil et méchant qui repeint  Gbagbo en tyran et Ouattara en démocrate.  Car si l’on en a vu beaucoup montrer du doigt ce fait que Gbagbo n’a pas obéi aux injonctions de l’ONU, on dit moins, et même jamais, que Ouattara n’y a pas davantage obéi. Notamment parce que ses mercenaires n'avaient pas désarmé pendant l'élection, contrairement à la demande de l'ONU. Leur influence pédagogique explique sans doute les votes à 90 % en faveur de sa candidature dans les zones qu’ils contrôlaient. On vit clairement le parti pris quand fut refusé le recomptage des suffrages, demandé par Gbagbo et refusé par Ouattara. (...) A la fin il faut se souvenir que le mandat de l'ONU était de "protéger les civils" et d'"empêcher l'utilisation d'armes lourdes" contre eux, pas d'aller arrêter un président sortant en bombardant le palais présidentiel ».

 

Le gentil contre le méchant ?

 

Les abus rapportés par Mélenchon me confortent dans l'idée qu'il faut éviter de tomber, comme toujours, dans le schéma simpliste et manichéen proposé par « les médias ».  Depuis le départ, j'ai l'impression que l'on nous présente l'un comme le grand méchant de l'histoire et l'autre comme le gentil. Et j'ai le sentiment qu'on ne m'a toujours pas donné les arguments décisifs, qui permettent de considérer que « le gentil » était dans son bon droit, ayant véritablement remporté — avec, ou sans bourrage des urnes ? — les élections, et de comprendre pourquoi il n'est pas jugé, autant que son rival, responsable des massacres qui ont ravagé la Côte d'Ivoire.

 

Attention de ne pas interpréter mes propos trop vite. Je ne prétends pas que Gbagbo a gagné les élections, puisque je n'ai aucune certitude quant à l'issue du scrutin. Et je ne crois pas non plus que sa victoire aurait été souhaitable... Mon point de vue personnel, c'est qu'aucun de ces deux candidats n'avait l'intention de mener une politique véritablement favorable aux Ivoiriens. Tous les deux m'ont tout l'air d'être des oligarques totalement acculturés, acquis — comme la plupart des hommes politiques africains présidentiables — aux « valeurs » individualistes du capitalisme, importées à la pointe de l'épée par les Occidentaux, puis reprises à leur compte par les élites noires soucieuses de bien s'intégrer au monde dominé par les Blancs.

 

L'homme providentiel : candidat du FMI et ami des patrons occidentaux

 

Ouattara, en particulier, correspond à l'archétype du parfait « bounty ». Il suffit de consulter son C.V. pour s'en persuader. Après avoir obtenu un doctorat en droit aux aux États-Unis, il a mené une bonne partie de sa carrière au FMI, à Washington, d'abord comme économiste (1968-1972), puis en tant que directeur du département Afrique (1984-1988), pour finir ensuite directeur général adjoint (1994-1999). Lorsqu'il ne siégeait pas au FMI, Ouattara a exercé différents postes au sein de la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest : en tant que chargé de mission, à Paris (1973-1975), puis comme conseiller, vice-gouverneur et gouverneur à Dakar (1975-1984 ; 1988-1990). Après avoir passé une trentaine d'années entre Washington, Paris et Dakar, il a séjourné quatre ans en Côte d'Ivoire afin d'y présider le comité interministériel de la Coordination du programme de stabilisation et de relance économique, entre avril et novembre 1990, puis d'y excercer le mandat de premier ministre, entre novembre 1990 et décembre 1993, ce qui lui a permis d'appliquer à la lettre, dans son propre pays, les politiques de rigueur préconisées par le Fonds Monétaire International. Le saviez-vous ? Moi non plus.

 

Étalant avec grande fierté ses états de service sur son site internet , Ouattara ne peut s'empêcher d'y mettre en avant son épouse, d'origine française, qui a beaucoup investi dans l'immobilier en France et en Côte d'Ivoire, et qui possède les franchises Jacques Dessange aux Etats-Unis depuis 1998 — « salons de coiffure, instituts de beauté, écoles de coiffure, distribution des produits ». Ce qui lui a valu de recevoir en 2000 un prix qui récompense « 40 femmes d'affaires choisies à travers le monde pour leurs compétences et leur savoir faire à la tête d'une entreprise ».

 

En effectuant une petite recherche, je suis tombé sur une fausse rumeur, selon laquelle Sarkozy en personne aurait marié les époux Ouattara à Neuilly, en 1991. L'anecdote est erronée et elle ne présente aucun intérêt, si ce n'est de m'avoir permis de tomber sur ce témoignage, rapporté dans un article de Rue89 : « Nicolas Sarkozy n'était pas là, pas plus que Cécilia, qui est une amie de Dominique Ouattara. Il y avait en revanche Martin Bouygues et Jean-Christophe Mitterrand, amis des Ouattara, comme la présidente des filiales du groupe Bolloré en Côte d'Ivoire ». Cette petite liste des invités n'est pas exhaustive, mais elle permet de constater qu'il n'y avait que du beau monde. Décidément, ce M. Ouattara a de bien belles fréquentations !

 

« Qu'ils s'en aillent tous ! », c'est valable aussi pour l'Afrique subsaharienne

 

Franchement je doute que cet homme, ancien numéro 2 du FMI et ami des patrons du CAC40, ait une idée de ce qu'est la réalité de la vie en Côte d'Ivoire. Je ne m'explique pas le fait que cet aspect du personnage ait été à ce point passé sous silence par « les médias » — à moins que je n'aie pas été assez attentif pour le remarquer, ce qui est possible aussi... Qui pourrait le croire capable de se sentir concerné — ne serait-ce qu'une seule seconde — par les préoccupations du peuple ivoirien ? Qui pourrait décemment admettre que l'on repeigne en champion de la démocratie un ami des exploiteurs du continent africain ?

 

Je ne sais pas si Gbagbo était un bon chef d'État. Honnêtement, j'en doute fort. Mais je ne suis pas sûr pour autant que la Côte d'Ivoire y gagne au change... J'attends avec impatience le jour où les Africains parviendront à mettre à la porte ces élites acculturées, formatées pour ne servir que leurs propres intérêts, ainsi que ceux des multinationales occidentales.

 

 

Je n'ai jamais aimé hurler avec les loups. Je crois que cela va continuer d'être le cas.

Publié dans Critique des médias

Commenter cet article

aaraona 27/04/2011 19:34



de Madagascar,


merci pour votre analyse, je suis du parti Vert de Madagascar, jeune Vert>


ce qui s'est passe en Cote d'Ivoire risque de se passer chez nous aussi>


Comment eviter cela avec les medias  et les capitalistes qui font la loi chez nous?


Pas facile , mais on a besoin de constituer aussi un reseau, comme eux tous ,


A bientot


Aaraona