"Les Français approuvent la retraite à 62 ans" : les coulisses du sondage Ifop-Figaro

Publié le par Batiste

Le 23 juin, Le Figaro et Ifop ont réussi là où tous les autres journaux et instituts de sondage avaient échoué : démontrer par A + B que les Français étaient favorables à la réforme des retraites. L'étude menée par Ifop du 18 au 22 juin auprès de 1002 Français a permis au Figaro d'afficher en Une, la veille de la manifestation du 24 juin, le titre : « Les Français approuvent la retraite à 62 ans ». Pour rédiger cette note, je m'inspire d'un article publié le 23 juin par Sébastien Rochat sur le site d'Arrêt sur images. Comme il n'est accessible qu'aux abonnés et que son contenu me paraît d'intérêt public, je me permets d'en reprendre les grandes lignes, afin de dénoncer à mon tour la manipulation de l'opinion orchestrée par Le Figaro, et reprise ensuite par de nombreux médias.

 

http://lesitedumexicain.free.fr/blog/figaro62/figaro.jpg

  La Une du Figaro, le 23 juin. Le corps de l'article se trouve ici.

 

Je laisse volontairement de côté les considérations du Figaro sur l'attitude du PS en cas de « victoire de la gauche » à l'occasion des prochaines élections présidentielles : il n'est pas très étonnant que 63% des personnes interrogées « pensent que le PS ne reviendra pas en arrière si son candidat - ou sa candidate - est élu(e) en 2012 », dans la mesure où l'un des candidats les plus en vue pour jouer ce rôle est l'actuel président du FMI. Je ne m'attarde pas non plus sur le décalage que ce ce sondage est censé mettre en avant entre Martine Aubry et l'opinion publique, car tout ceci n'a pas grand intérêt...

La première remarque intéressante, que j'emprunte à Sébastien Rochat, porte sur le décalage subtil entre le titre qui a été choisi pour la Une du journal — « Les Français approuvent la retraite à 62 ans » — et celui de l'article commentant les résultats du sondage : « Les Français acceptent la retraite à 62 ans ». Première manipulation médiatique, liée au besoin de faire dans le sensationnel à grands coups de titres racoleurs... Accepter la réforme c'est se résigner, cela ne signifie en aucun cas qu'on la cautionne. L'approuver, en revanche, c'est estimer qu'elle est juste et nécessaire. Bref le message affiché en Une du Figaro est on ne peut plus clair : à quoi bon manifester demain les enfants, puisque les Français sont majoritairement acquis à la réforme ? Grâce à ce sondage, il est désormais possible pour les médias de passer du stade de la résignation à celui de l'approbation... Magique n'est-ce pas ? En fait, si l'on s'intéresse à la question du sondage qui a permis au Figaro d'afficher de tels titres, on constate — sans grande suprise — que c'est le moins vendeur des deux qui colle le plus au résultat du sondage... et encore ! Voici la question posée, les réponses qui pouvaient être choisies, et les résultats obtenus :


« Vous savez que le gouvernement a annoncé le report progressif de l’âge légal de la retraite à 62 ans en 2018 pour les générations nées après 1956. Est-ce que ce recul de deux ans de l’âge de départ légal vous semble être quelque chose de ... ? ».


- Tout à fait acceptable : 28%. 
- Assez acceptable : 30%. 
- Assez inacceptable : 19%. 
- Tout à fait inacceptable : 12%.

 

Pour obtenir ses 58% et sa Une accrocheuse, le Figaro a donc dû additionner les scores des deux premières catégories : la première, totalement acquise à la réforme (28%), ainsi que la seconde, à mon sens celle des résignés, qui ont fini par admettre la pseudo-évidence des arguments démographiques du gouvernement, repris en cœur par la quasi-totalité des journalistes de ce pays (30%). Pour que l'analyse du sondage publiée par le Figaro soit honnête, il aurait fallu que la question posée ne laisse place qu'à deux réponses : pour ou contre. Et si l'on avait voulu faire un sondage intelligent — à supposer que les deux termes soient compatibles — il aurait fallu proposer des réponses plus nuancées aux personnes sondées, afin de distinguer notamment les hostiles-mais-résignés des ardents partisans de la réforme... ce qui aurait certes donné de moins « bons » résultats, mais aurait permis de mesurer l'efficacité du lavage de cerveau administré depuis des mois par les médias, avec tout le zèle dont ils sont capables dans ce genre de circonstances.

 

J'en arrive maintenant à ce que Sébastien Rochat a très justement baptisé « L'art de poser les bonnes questions, dans le bon ordre ». Car le sondage est tout aussi biaisé que l'analyse qui en est proposée... Je me contente de citer les différentes questions, avec les choix de réponse proposés et leurs résultats globaux. Les questions sont tellement caricaturales qu'elles ne nécessitent presque aucun commentaire :

 

 

Question 1 : Au sujet du financement des retraites, diriez-vous :

- Qu’il s’agit d’un problème grave qu’il faut régler d’urgence : 79%.

- Que c’est un sujet de préoccupation important mais qui ne nécessite pas forcément qu’on s’en occupe tout de suite : 18%.

- Que ce n’est pas un problème préoccupant : 3%.

 

Question 2 : Toujours au sujet des retraites diriez-vous que le gouvernement est :

- Déterminé à maintenir le système de répartition français : oui 61%, non 39%.

- Responsable vis-à-vis des générations à venir : oui 58%, non 42%.

- Courageux dans ses choix : oui 48%, non 52%.

- Attentif aux questions liées à la pénibilité de certains métiers : oui 40%, non 60%.

- Juste dans ses choix : oui 33%, non 67%.

- Ouvert au dialogue : oui 30%, non 70%.

- En train de profiter de la crise pour assouvir ses pulsions idéologiques.

 

NB : Outre la dernière proposition, que j'ai rajoutée, on peut remarquer l'absence de choix de réponse critique envers le gouvernement. Il ressort de cette deuxième question que 67% des Français trouvent la réforme injuste, et qu'ils sont 70% à déplorer l'absence de négociations dignes de ce nom. En voilà des chiffres qui auraient pu faire une excellente Une !

 

Question 3 : Vous savez que le gouvernement a annoncé le report progressif de l’âge légal de la retraite à 62 ans en 2018 pour les générations nées après 1956. Est-ce que ce recul de deux ans de l’âge de départ légal vous semble être quelque chose de ... ? 

- Tout à fait acceptable : 28%. 
- Assez acceptable : 30%. 
- Assez inacceptable : 19%. 
- Tout à fait inacceptable : 12%.

 

Question 4 : Entre les propositions du PS et le projet du gouvernement, qu’est-ce qui vous semble ... ? 

  - Le plus juste et le plus équilibré en ce qui concerne les efforts demandés aux diffé-rentes catégories de Français : PS 33%, UMP 28%, aucun des deux 39%.
    - Le plus crédible et sérieux concernant la sauvegarde et le financement du système de retraite français par répartition : PS 25%, UMP 37%, aucun des deux 38%.

 

Question 5 : Si le Parti Socialiste gagne l’élection présidentielle de 2012, pensez-vous qu’il ramènera à 60 ans l’âge légal de départ à la retraite comme Martine Aubry s’y est engagée ? 

- Oui, certainement : 9%.
- Oui, probablement : 28%.

- Non, probablement pas : 45%.

- Non, certainement pas : 18%.

 

Question 6 : Vous savez que différents syndicats ont appelé pour le jeudi 24 juin à une journée de grèves et de manifestations pour protester contre le projet de réforme du gouvernement sur les retraites. Selon vous, à l’issue de cette journée le gouvernement va... ? 

- Maintenir son projet de réforme en l’état : 70%.
- Modifier son projet de réforme : 26%.

- Retirer son projet de réforme : 4%.

 

 

Puisque la réforme est urgente et nécessaire (question 1), que le gouvernement est exempt de toute critique et/ou mauvaise intention (question 2), le report de l'âge légal paraît somme tout plutôt acceptable aux yeux des sondés (question 3)... qui ne sont malgré tout pas dupes lorsqu'on les interroge sur l'injustice que représente une telle réforme (question 2, réponse 5). Heureusement, le journaliste du Figaro dispose d'une grille de lecture qui nous permet à tous de mieux comprendre ce résultat : « Le sentiment d'injustice qu'évoque une majorité des sondés n'est guère étonnant : la réforme des retraites est par définition douloureuse, et elle concerne tout le monde. Or, on apprécie en général la réforme quand elle touche les autres ». Ne pouvant que m'incliner devant cette magnifique définition de l'injustice, je préfère m'abstenir de tout commentaire... Je suggérerai peut-être à Acrimed de l'utiliser pour compléter son Lexique pour temps de grèves et de manifestations !

 

J'en termine avec un dernier aspect de l'analyse du Figaro : « Pour couronner le tout, 79% des sondés estiment que le financement des retraites est «un problème grave qu'il faut régler d'urgence», contrairement à ce qu'affirme Martine Aubry ». Et Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département  « Opinions » chez Ifop, d'ajouter : « Ce résultat est d'autant plus marquant que nous avions pris soin de proposer une deuxième option ouverte, à savoir que le sujet était important mais qu'il ne nécessitait pas que l'on s'en occupe tout de suite. (...) Les Français reconnaissent au gouvernement le mérite de prendre le taureau par les cornes, même s'ils trouvent que la potion est amère ».

 

Honnêtement, je ne sais pas si Martine Aubry estime urgente la réforme du financement des retraites... Ce dont je suis sûr et certain, en revanche, c'est que toute l'autre gauche est d'accord pour constater que nous sommes face à « un problème grave qu'il faut régler d'urgence »... En procédant dès maintenant à une meilleure répartition des richesses.

 

 

Liens à consulter :

- Sondage : Les Français approuvent (enfin) la réforme des retraites (Arrêt sur images).

- Retraites : ces médias qui dissolvent le Parlement et dispersent les manifestations (Acrimed).

- Réforme des retraites : « Résignés, résignés, il faut se résigner ! » (Acrimed).

- Le 24 juin et les médias (communiqué de Bernard Thibault, CGT).

- L'enquête Ifop (format PDF).

Publié dans Critique des médias

Commenter cet article

Tietie007 30/09/2013 17:33

J'aime bien Gian Maria Volonte dans Quien Sabe ! aussi appelé El Chuncho.