José Bové et Jean Quatremer, même combat ?

Publié le par Batiste -

Si je pose la question, c'est parce qu'une récente sortie de José Bové contre Jean-Luc Mélenchon ne cesse d'être reprise dans les médias dominants depuis plusieurs jours. Selon le député européen EELV, son collègue du Front de Gauche ne serait pas bien placé pour donner des leçons de morale, du fait de son  absentéisme au Parlement européen. Bien qu'il ne se trouve aucun commentateur pour le signaler, cette attaque repose sur un cruel manque d'honnêté intellectuelle de la part de José Bové, qui établit des parallèles plus que douteux... Et dont les reproches faits à Jean-Luc Mélenchon ne sont pas sans rappeler ceux d'un certain Jean Quatremer.

 

José, tu déconnes !

Le 9 avril 2013, face à la presse, José Bové réagissait de cette façon au « coup de balai » réclamé par Jean-Luc Mélenchon, qui a appelé les Français à se rassembler le 5 mai dans le cadre d'une grande manifestation placée sous le signe de la VIème République :

« C'est un coup de gueule parce que je pense qu'à un moment, quand on veut faire le chevalier blanc de la démocratie, dire "il faut faire un coup de balai" et, en gros, "il y a les élus corrompus d'un côté et le peuple légitime de l'autre", je crois qu'il faut se rappeler à un moment que celui qui dit ça a été élu dans le Sud-Ouest député européen, et que malheureusement sa présence au parlement européen, le moins qu'on puisse dire, est assez épisodique ».

Cette attaque me semble assez peu honnête, car elle réduit le discours de Jean-Luc Mélenchon et du Front de Gauche à celui du « tous pourris », qu'un certain nombre de journalistes s'efforce de nous attribuer depuis un moment, dans l'intention de nous disqualifier comme « populistes ». Il n'est pas spécialement réjouissant de voir José Bové tomber dans cette facilité. S'ajoute à cela sa lamentable pirouette, qui vise à faire croire que le « coup de balai » aurait un quelconque lien avec l'assiduité des parlementaires. Il s'agit de revoir totalement nos institutions, pas de leur faire des retouches cosmétiques ! Où as-tu vu, lu, ou entendu, José Bové, que notre ambition à nous se limitait — comme cela semble être désormais le cas de la tienne — à des mesurettes ?

 

Bataille de chiffres :

L'attaque de Bové a bien évidemment suscité une réponse de Jean-Luc Mélenchon, qui explique notamment son taux d'absences par sa participation à l'élection présidentielle de 2012 en tant que candidat du Front de Gauche. La consultation des statistiques données par le site VoteWatch, sur lequel s'appuie José Bové, permet de constater que la candidate d'EELV à la présidentielle, Eva Joly, a des statistiques de présence très proches de celles de Jean-Luc Mélenchon. [1]

Je n'entre pas dans le détail de la bataille de chiffres lancée par José Bové le lendemain, qui ne me semble pas présenter beaucoup d'intérêt. Alors que la polémique aurait pu en rester là, José Bové a cru bon de revenir à la charge sur France Info le 10 avril, puis de renouveler ses attaques, avec d'autres statistiques à l'appui, en publiant un billet sur son blog. Jean-Luc Mélenchon y a répondu en long et en large sur son blog européen, dont le contenu devrait suffire à fermer bien des clapets.

 

Une bien étrange définition de la transparence :

Je ne peux m'empêcher de sourire en voyant José Bové insister sur la notion de transparence sur son blog, quand le même affirme à peine plus loin : « Je ne demande effectivement pas à mes assistants d’écrire des explications de vote sur l’ensemble des textes qui sont soumis au vote. C’est un choix ». José Bové réclame donc de la transparence, mais déclare dans la foulée qu'il a fait le choix de ne pas expliquer ses votes à ses électeurs. Cela ne revient-il pas à se moquer du monde ? Jean-Luc Mélenchon, de son côté, fournit une analyse de chacun des textes votés au Parlement, ainsi que toutes ses explications de vote. Toutes ces informations sont à la disposition de tous, sur son blog européen : http://europe.jean-luc-melenchon.fr/

 

Et la VIème République, dans tout ça ?

Ce que je ne m'explique pas, dans cette histoire, c'est que José Bové ait choisi ce moment précis pour déclencher son offensive contre Mélenchon, alors qu'il aurait pu saisir, comme l'a fait Eva Joly, la main tendue à tous les partisans du passage à une VIème République. Alors qu'il avait cette opportunité de dépasser les clivages, il a préféré passer deux jours à taper sur Mélenchon, en invoquant un prétexte bidon pour ressortir la propagande de Jean Quatremer (voir plus bas). Pauvre José, n'avais-tu donc rien de mieux à faire que de compter les points, comme les mômes dans les cours d'école ?

Je me souviens avoir voté, en 2007, pour un José Bové bien décidé à en finir avec les institutions bien trop peu démocratiques de la Vème République. Où est passé ce José Bové ? Celui qui l'a remplacé semble plus préoccupé par des querelles politiciennes au ras des pâquerettes, que par la possibilité de rassembler large autour de convictions qu'il a pourtant défendues par le passé... Franchement, si cette définition du coup de balais ne te convient pas, José Bové, nous ne pouvons plus rien pour toi.

 

Quand Quatremer joue les hagiographes :

BovéCe n'est pas juste par malin plaisir que j'établis un lien entre José Bové et Jean Quatremer. Bien qu'il se vante d'être détesté par tous les camps politiques [2], le journaliste de Libération semble avoir une affection toute particulière pour les eurodéputés d'Europe-Ecologie-les-Verts, qui le lui rendent visiblement bien, puisqu'ils lui fournissent des billes pour attaquer Mélenchon. [3]

Mais revenons à Bové et Quatremer. Les deux hommes se connaissent bien, puisqu'ils ont publié un livre ensemble en février 2011 : Du Larzac à Bruxelles. Dans la présentation qu'il faisait de ce livre sur son blog, Jean Quatremer félicitait José Bové d'avoir aussi bien renié les convictions qu'il avait défendues lors du référendum de 2005, puis lors de la présidentielle de 2007, au sujet des problèmes posés par les institutions et les traités de l'Union européenne.

Cette magnifique « évolution », qui l'a amené à rejoindre EELV, — et qui a bien failli me dégoûter à tout jamais de la politique — est vantée par la plume de Jean Quatremer, qui décrit José Bové comme « l'un des députés qui comptent au Parlement européen pratiquant à merveille l'art du compromis et parvenant à réunir des majorités afin de faire bouger les lignes ». La conclusion est particulièrement savoureuse, car elle illustre à merveille ma thèse. Selon Jean Quatremer, Bové est en effet « un anti-Mélenchon par excellence, le député du Parti de gauche campant sur son Aventin depuis 2005, d'où il lance des fatwas contre ceux qui ne partagent pas ses vues ».

Face au méchant sectaire, se dresse donc un gentil député européen, qui brille par sa grande capacité à se compromettre... Et pour ne rien gâcher, cet homme qui n'a pas son pareil pour réunir des majorités — sauf quand il s'agit de défendre la VIème République —, excelle également lorsqu'il s'agit de repomper la propagande quatremérienne pour nuire à Jean-Luc Mélenchon.

 

Vers une « quatremérisation» de José Bové ?

Je m'explique. Les attaques sur le manque d'assiduité de l'eurodéputé Jean-Luc Mélenchon n'ont rien de neuf. Elles ont même leur grand spécialiste international, un certain Jean Quatremer, dont l'une de ses principales saillies remonte à un billet subtilement intitulé "Mélenchon et Le Pen, deux courants d'air européens", publié sur son blog le 9 juin 2012. S'inscrivant en faux contre ma thèse de sa haine personnelle contre Mélenchon, ce journaliste m'a récemment confié qu'il « considère tout simplement que le leader du FdG est un danger pour la démocratie tout comme Marine Le Pen ». [4] Jean Quatremer s'inscrit donc bien au-delà de la mode journalistique qui consiste à faire passer le Front de Gauche pour un FN bis : il en est réellement convaincu.

Faut-il en déduire que José Bové accusera bientôt le Front de Gauche de proximités idéologiques avec le Front National ? Cela ne semble pas impossible, quand on le voit aujourd'hui reprendre à son compte les accusations de « tous pourris », de tendresse avec la Chine et Cuba... mais aussi la mauvaise foi tant caractéristique du journaliste de "Libé" et, désormais, son argumentaire sur l'absentéisme de Mélenchon.

Cependant, José Bové a encore beaucoup à apprendre du maître. Comparées à celles de Jean Quatremer, ses sorties font encore bien pâle figure, comme en atteste cette brillante citation tirée de l'un de mes échanges avec lui :

« Oui, je pense que la rhétorique "tous pourris", surtout lorsqu'on vit depuis 40 ans au crochet de la République en ne faisant pas le boulot pour lequel ont est payé, est dangereuse. Sa manif du 5 mai, ça me rappelle les ligues factieuses des années 30  ». [5]

 

En guise de conclusion :

Dans son billet de blog, Jean Quatremer s'attachait à démontrer que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen avaient un point commun dans leur rapport au Parlement européen. Il s'appuyait pour cela sur un certain nombre de témoins, dont Daniel Cohn-Bendit et surtout... José Bové. Dans les citations de ce dernier, on peut notamment relever qu'il est reproché à Jean-Luc Mélenchon de ne pas avoir « investi le Parlement comme un lieu de confrontation politique, car, pour ce bon Jacobin, le combat central est en France  ». Je suggère aux amis de José Bové de lui expliquer que pour la VIème République, il est préférable de mener le combat en France, plutôt que de faire perdre du temps à tout le monde en évoquant le vide des bancs du Parlement européen.

Patience, José ! Mettons d'abord un bon coup de balais en France. Celui de l'Europe viendra juste après, c'est promis !

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Une vanne que seuls les véritables fans de Jean Quatremer pouvaient comprendre...

 

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Notes :

[1] La page sur Eva Joly est ici ; celle sur Jean-Luc Mélenchon est là.

[2] Répondant à mes critiques concernant ses métodes, Jean Quatremer a affirmé sur une page Facebook le 7 avril 2013 : « Ce qui me rassure, c'est que je ne suis aimé par aucun "camp": ni à droite, ni à gauche, ni chez les pro-européens, ni chez les nationalistes ». Cher Jean, si jamais tu me lis, je serais assez curieux de savoir ce que ça donne chez les "écologistes".

[3] Un exemple assez parlant en est donné avec le vote du Parlement européen sur la Biélorussie, évoqué sur mon blog dans ce billet du 27 juillet 2011, et dans cet autre billet du 6 avril 2013.

[4] La citation est tirée d'un échange que j'ai eu avec Jean Quatremer sur Facebook, consultable en suivant ce lien.

[5] Cette citation de Jean Quatremer peut être lue dans son contexte sur cette page Facebook.

Publié dans Politique, Jean Quatremer

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Zap Pow 21/04/2013 13:31

"Je me souviens avoir voté, en 2007, pour un José Bové bien décidé à en finir avec les institutions bien trop peu démocratiques de la Vème République. Où est passé ce José Bové ?"

Je ne sais plus trop quelle mouvance écologiste et décroissante avait lancé une campagne sur le thème "José Bové reviens !", adressée à José Bové lui-même, car elle (la mouvance) se posait la même question : où est passé le José Bové du Larzac et autres luttes.