De l'indignation chez l'autruche, précédée d'une petite erreur de casting

Publié le par Batiste

Dans ce billet de blog, je pars d'un petit exercice de critique médiatique, portant sur l'interview d'un "indigné" diffusée hier dans l'émission "Radio France Politique", pour aller vers des réflexions plus générales sur le mouvement des "indignés". C'est l'occasion rêvée pour moi de prouver mon intérêt pour le recyclage, puisque j'en profite pour réinvestir une partie d'un article que j'avais commencé à écrire début juillet 2011, que j'avais alors intitulé "Stéphane Hessel, ou l'indignation de l'autruche".

 

 

Une interview caractérisée par le rejet de tout débouché politique

 

Le dimanche 6 octobre, Jean-Luc Mélenchon est invité dans l'émission "Radio France Politique". Puisque des "indignés" manifestent depuis trois jours en plein cœur de la Défense, on lui propose d'écouter l'opinion que porte « un des organisateurs de ce mouvement » sur son action politique.

 

 

« Il est là pour mettre des rustines sur le système, peut-être finalement comme beaucoup d'autres. Je le dis d'autant plus que je suis dans son parti. Et je pense que je ne vais pas voter pour lui, parce qu'il est en train de s'éloigner totalement des gens. Je pense que moi j'irai voter blanc (...). Le réel soutien, ce serait qu'ils arrêtent de faire campagne et qu'ils soient tous dans la rue avec nous ».

 

Conclusion de Benoît Bouscarel, ce jeune journaliste du Mouv' qui trouve ses propres questions très pertinentes : « En gros certains indignés pensent que vous êtes un politique comme les autres ». C'est un constat que je partage, pour l'avoir observé dans la presse comme sur le terrain en juin dernier. De fait, les "indignés" semblent parfois mal informés sur le débouché politique direct que représente le Front de Gauche pour leurs principales revendications. Tous ne savent pas que ces dernières trouvent une réponse précise et immédiate dans les mesures que préconise le Front de Gauche depuis sa création. Ils réclament plus de démocratie ? La convocation d'une Assemblée constituante ? C'est dans notre programme ! Ils veulent un meilleur partage des richesses ? Tiens, ça y figure aussi ! Et ainsi de suite...

 

Contrairement à leurs homologues espagnols, grecs ou anglo-saxons, les "indignés" français ont à leur disposition un débouché politique crédible et immédiat, que les Cantonales de 2011 ont hissé au rang de deuxième force à gauche. Dans combien d'autres pays du monde les "indignés" vont-ils avoir l'occasion de défendre leurs idées dans les urnes, en s'appuyant sur une gauche radicale et concrète, qui propose une refonte totale du système ? La réponse est simple : aucun. La France fait figure d'exception mondiale. Loin de s'en réjouir, une partie des "indignés" rejette en bloc tous partis politiques, allant jusqu'à mettre le Front de Gauche dans le même panier que les autres. Ces "indignés" là feraient bien de se demander si ce n'est pas l'absence totale de débouché politique répondant aux aspirations populaires d'alors qui est à l'origine de l'échec cuisant du mouvement de mai 68.

 

Mélenchon, politique comme les autres, face à un "indigné"... pas comme les autres 

 

Mais revenons à notre petit exercice de critique médiatique. Si je partage la conclusion de Benoît Bouscarel, j'en retire toutefois la personnalisation. En gros, certains indignés pensent que le Front de Gauche est un mouvement politique comme les autres. Certes. Mais en écoutant l'interview de cet "indigné" que les journalistes du Mouv' ont choisi pour déstabiliser Mélenchon en direct live, en revanche, j'ai tout de suite compris qu'il ne s'agissait pas d'un "indigné" comme les autres. Et pour cause : sans même le connaître, ni jamais l'avoir entendu parler, je l'ai tout de suite reconnu. Benjamin Ball, puisque c'est de lui qu'il s'agit, a en effet souvent fait parler de lui sur internet, et parfois même dans les médias grand public. Précisons que si je prends le parti de citer son nom, c'est parce que lui-même ne se prive jamais de le mettre en avant.

 

Benjamin Ball n'est pas le premier "indigné" venu. Il s'est notamment illustré en organisant et/ou récupérant différents mouvement bidons, tels que le "No Sarkozy Day" en mars 2010, ou encore la marche sur l'Elysée du 1er mai 2011 — une soi-disant « révolution 2.0 » qui devait être menée par un collectif « ouvert à tous de l'extrême gauche à la droite Républicaine », et qui s'est soldée par un bide total, après avoir été relayée par quantité de médias plus que douteux. D'après le site d'information de tendance libertaire Indymedia Paris, qui lui a consacré quelques d'articles, Benjamin Ball est un véritable « spécialiste de la récupération de mouvements lancés par d’autres pour se faire mousser » — cela va des manifs de précaires aux rassemblements antifascistes — qui a lui-même la fâcheuse habitude de se faire récupérer par l'extrême droite.

 

La dernière frasque de ce « jeune auto-entrepreneur militant » (dixit 20minutes.fr) est relatée, elle aussi, par Indymedia Paris, dans un article publié le 4 octobre 2011. On y apprend notamment que Benjamin Ball a surfé sur la notoriété du site Copwatch au moment où celui-ci était menacé d'interdiction — menace devenue réalité en principe, mais inappliquable dans les faits — avec son propre blog intitulé Copwatch France, qui repose sur un plagiat du véritable site Copwatch. Indymedia Paris nous apprend que Benjamin Ball a profité de sa médiatisation pour essayer de se faire un peu d'argent de poche, en lançant un appel aux dons au profit d'un collectif, dont il est vraisemblablement le seul membre. Mais revenons au témoignage de cet "indigné".

 

Lorsque j'ai entendu cette interview, j'ai aussitôt tapé le nom de ce personnage sur un moteur de recherche bien connu, pour vérifier mon intuition. Je le connaissais notamment pour avoir créé différents groupes sans aucun intérêt sur un réseau social bien connu, pour m'avoir également inondé de messages tous plus indésirables les uns que les autres sur ce même site, et aussi parce que j'étais déjà tombé sur l'article d'Indymedia mettant en garde contre son action du 1er mai. Suite à cette petite recherche, je n'ai aucunement été surpris de constater que notre ami avait totalement noyauté le mouvement des "indignés" de la Défense : en effet, le numéro de portable qui apparaît sur l'un de ses multiples comptes Twitter — il n'hésite pas à mettre son numéro de téléphone à disposition de tout le monde —  appelant à manifester à la Défense, est le même que le numéro présent sur le compte Twitter "officiel" du mouvement "Occupons la Bastille"... Bref, j'ai mis en plein dans le mille.

 

L'objectif des journalistes de Radio France, en choisissant cet interviewé plutôt qu'un autre, était clairement de mettre Mélenchon en difficulté, avec le témoignage d'un organisateur (et/ou récupérateur ?) du mouvement des "indignés", qui plus est militant de son parti, n'appelant pas à voter pour lui en 2012. Je pense que les quelques éléments mis à disposition ci-dessus, mais aussi son parcours politique, que Benjamin Ball détaille fièrement sur son blog perso, permettent de relativiser quelque peu sa représentativité des "indignés". S'il est actuellement au PG (mais plus pour très longtemps je l'espère), il avait auparavant adhéré à quatre formations politiques entre 2002 et 2008 : d'abord les Verts de 2002 à 2004, puis le MRC entre 2005 et 2007, un soutien à José Bové en 2007 — ce qui nous fait un point commun... bien que lui soit parvenu à le faire dans le cadre d'un groupuscule chevènementiste —, puis le NPA en 2008. Dans une vidéo, il s'exprime en tant que membre d'Attac et du collectif des Désobéissants. Enfin, j'ai pu constater qu'il n'avait eu aucun scrupule à affirmer que le réseau Jeunes du PG soutenait son initiative du 1er mai, ce qui n'était visiblement pas du tout le cas. [1]

 

 

 


 

 

 

Stéphane Hessel, ou "De l'indignation chez l'autruche"

 

Le 7 novembre 2011, j'admets n'avoir toujours pas lu le fameux « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel, dont j'ai beaucoup entendu parler autour de moi, que ce soit dans ma famille mais aussi lors des assemblées générales du mouvement « Besançon Démocratie Réelle ». Si je ne l'ai pas lu c'est non seulement parce que je n'aime pas céder aux effets de mode (non, je n'ai toujours pas vu le film Titanic), mais aussi parce que j'ai attendu de voir ce que le bonhomme avait à proposer comme débouché à son indignation, avant de me précipiter sur son petit texte qui semblait faire consensus. Très honnêtement, je ne le regrette pas...

 

Le 5 janvier 2011, Stéphane Hessel a été invité par le site Arrêt sur images à s'exprimer au sujet de son livre et de ses convictions politiques, dans le cadre d'une émission de près d'une heure et demie. [2] Ah s'ils avaient su, les pauvres Espagnols, que leur héros se serait rangé sans hésiter du côté de Zapatero ! S'ils avaient su que cette indignation à la « sauce Hessel » débouchait sur un soutien sans faille aux sociaux-démocrates qui se trouvaient face à eux ! C'est triste à dire mais, politiquement, M. Hessel est une vraie chèvre. Je lui cède la parole, en m'appuyant sur un petit entretien qu'il a accordé le 30 décembre 2010 au site Rue89 :

 

« On a avant tout besoin de changement et de réformes radicales. En France, par exemple, il nous faut une autre république que la Ve , plus démocratique. (...) Je ne sous-estime pas le rôle des partis politiques. Un Etat démocratique ne peut pas fonctionner sans eux. J'ai même une affection personnelle pour deux d'entre eux : le Parti socialiste d'une part (et je défends de tout mon cœur Martine Aubry, qui fait un remarquable travail) ; Europe Ecologie d'autre part, sur une liste duquel je me suis laissé inscrire, aux dernières élections régionales. Je souhaite qu'aux législatives qui vont suivre l'élection présidentielle de 2012, plusieurs partis de gauche travaillent ensemble : communistes, verts, socialistes, et même des candidats du centre républicain. Mais attention : il ne faut pas qu'ils présentent quatre candidats différents à l'élection présidentielle. Je ne vois que deux candidats possibles en l'état actuel : Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn ».

 

En quelques lignes tout est dit.  Ce que propose M. Hessel c'est une indignation sans lendemain. Le grand espoir suscité par Hessel chez des milliers de jeunes et de moins jeunes de par le monde, qui n'avaient plus envie de se laisser gouverner — à juste titre ! — par ceux qui les ont plongé au fond du gouffre, s'achève en réalité dans la niche des socio-démocrates, où les gamelles sont remplies jusqu'à rabord de bouillie néo-libérale. Tout ça pour ça ! Ce que propose M. Hessel, en fait, c'est la politique de l'autruche. Purement et simplement.

 

 

Notes :

[1] Voir les commentaires de cet article : http://paris.indymedia.org/spip.php?article6608

[2] Cette émission n'est malheureusement accessible qu'aux abonnés.

 

Article à consulter :

- "On ne change pas le monde avec de l'indignation !" (publié le 01/11/11 sur le blog de Mohamed Belaali puis le 07/11/11 novembre sur le site Agoravox).  

Publié dans Politique

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andre dordain 30/06/2012 02:01


Benjamin Ball ne cache même plus ses sympathies pour l'UPR et une de leurs variantes d'infiltrations droitiére manifeste , connue sous le nom des "cercle des volontaires" animé par un certain
Johnatan Moadab


http://cercledesvolontaires.wordpress.com/


Il a aussi donné une interwiew sur le site d'extrême droite "independenza web.tv" le 13 Juin 2011


http://www.independenza-webtv.com/2011/06/14/des-divergences-chez-les-indignes-de-paris/


 

Sasquatch 13/02/2012 19:56


Ce Benjamin Ball est également étroitement lié aux conspirationnistes et possède une sympathie certaine envers des gens d'extrême-droite comme Soral.


Plus d'infos sur ce blog anti-conspirationniste tenu par des anti-fascistes :


http://conspishorsdenosvies.wordpress.com/?s=benjamin


Avec des types comme lui, on comprend mieux que le mouvement des Indignés fasse un flop chez nous. Les Anonymous se méfient d'ailleurs d'eux et préfèrent soutenir le mouvement à Wall Street
plutôt qu'ici.

Batiste 14/02/2012 04:53



Merci beaucoup pour ce lien très instructif ! On y apprend notamment que Benjamin Ball appelle le gourou de l'UPR par son petit nom. Charmant...



leruph 30/01/2012 23:36


Excellent ! Tout-à-fait d'accord avec cette analyse. C'est vrai que c'est triste à dire, mais politiquement, c'est une chèvre...

surmely alain 18/11/2011 20:50


Le mouvement des "indignés" peut être compris comme une préfiguration de l'explosion de la misère en Espagne et au-delà dans
l’ensemble du monde occidental.Une pauvreté et une misère qui s’expriment dans un mouvement encore bon enfant,conciliant,gentil et souvent a-politique.Jusqu’à présent les pauvres sont bien
gentils.Non seulement ça ne mange pas de pain mais en plus ça ne gêne personne ou presque.Pourvu que ça dure ou que ça ne dure pas je n'en sais rien.Ce qui est certain c'est que le déferlement de
la pauvreté avec des accents de misère ici et là devrait profondément ébranler et nos sociétés et les certitudes néolibérales de beaucoup.Nous n'en sommes qu'au début des effets de cette PAUVRETE
DE MASSE.Comme on devrait en avoir pour 20 ans au moins on va avoir le temps d’y réfléchir et d’en discuter.D’autant plus que toute politique de développement des économies et des sociétés est
devenue une quasi hérésie aux yeux de bien des soit-disant experts et autres spécialistes aux conditions de vie généralement enviables.Pour nos dirigeants actuels et leurs disciples fort
médiatisés il n'y a toujours pas de problème:on maintient donc le cap!

Batiste 08/12/2011 15:01



Je le fais avec beaucoup de retard, mais je tiens à vous remercier pour ce commentaire que je trouve très pertinent.